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Pr Daniel Ona Ondo : « L’intégration étant un processus, nous devons mettre en œuvre des réformes audacieuses »

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Enseignements des récents états généraux du fonctionnement de la CEMAC, intégration sous-régionale, ZLECAF, situation financière et économique des pays membres, le président de la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, le Pr Daniel Ona Ondo, a accepté de répondre à nos préoccupations sur ces questions dans cette interview exclusive.

Gabon Telegraph : Quels enseignements tirez-vous des états généraux du fonctionnement des institutions de la CEMAC organisés récemment à Libreville ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Je vous remercie pour l’intérêt que votre média porte aux questions d’intégration régionale et pour l’opportunité de me permettre d’expliquer à nos populations les politiques et les actions que la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) s’emploie à mettre en œuvre.
La première édition des états généraux de la Communauté, du 30 août au 1er septembre 2022 à Libreville, a été une formidable occasion pour les premiers responsables des institutions d’évoquer les questions de fond qui minent la CEMAC. En effet, 15 ans après la mise en place du programme de réformes institutionnelles, il était de bon aloi que nous puissions faire le point sur le processus d’intégration sous le prisme du changement de paradigme. Au sortir de ces échanges enrichissants sur le fonctionnement de nos organes, institutions, institutions spécialisées et agences d’exécution, et au regard des contributions pertinentes de tous les participants à ces assises, on peut retenir que celles-ci ont permis de tracer la voie pour une CEMAC plus forte et plus optimale ».

GT : De pertinentes recommandations ont été faites à l’issue de ces assises. A quoi devrait-on désormais s’attendre ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Les nombreuses recommandations issues de ces états généraux reprennent l’ensemble des sujets qui ont été abordés durant les travaux. Qu’il s’agisse du fonctionnement des institutions, de la problématique du financement de la Communauté, des défis des réformes institutionnelles et de la gouvernance au sein des institutions de la CEMAC, les propositions qui ont été faites pour améliorer la situation de notre Communauté visent essentiellement à apporter aux chefs d’Etat de la sous-région des pistes nouvelles pour insuffler une dynamique plus vigoureuse à notre processus d’intégration ».

GT : L’intégration semble piétiner dans notre sous-région…

Pr Daniel Ona Ondo : « L’intégration de l’Afrique Centrale a connu des évolutions qu’il me semble important de souligner. Aussi bien sur les plans économique et social que sur la gestion de la politique monétaire ou sur la mise en œuvre de la libre circulation, pour ne citer que ceux-là, est évidente.
Notre Communauté a enregistré des avancées considérables qui sont la preuve de son rôle prépondérant et de notre marche inéluctable vers le progrès et la prospérité. De mon point de vue, l’intégration ne piétine pas car, dans tous les domaines, la CEMAC a fait un bond en avant qu’il serait réducteur de ne pas relever. L’intégration étant un processus, il va de soi qu’il nous revient de mettre en œuvre des politiques communautaires plus audacieuses et d’aller encore plus loin dans l’application des réformes en vue d’améliorer les conditions de vie de nos populations ».

GT : Quel est aujourd’hui le niveau de performance des économies des pays de la CEMAC ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Les performances des économies des pays de la CEMAC sont relativement bonnes et les prévisions à court et moyen termes en témoignent. En effet, le rapport annuel de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) du mois de mars 2022 met en lumière un affermissement de la reprise économique de la zone CEMAC, qui a été constaté au quatrième trimestre 2021. Ceci s’explique, notamment, par la bonne tenue des cours du baril de pétrole et un regain de certains secteurs sinistrés par la pandémie de Covid-19.
L’activité économique des pays de la CEMAC devrait donc poursuivre son évolution positive courant 2022, tirée par la hausse des cours du pétrole, la solidité de l’activité minière dans les pays producteurs et la reprise soutenue dans le secteur des services (transport, hôtellerie, télécommunication, etc.). Ces prévisions encourageantes sont de bons augures pour consolider les moteurs de croissance régionaux, promouvoir une diversification économique plus poussée et renforcer notre résilience face aux chocs extérieurs ».

GT : La situation financière de ces mêmes pays vous rassure-t-elle ?

Pr Daniel Ona Ondo : « La situation financière de la CEMAC a été au centre d’une importante revue effectuée par une mission de la Banque africaine de développement (BAD) au mois d’avril 2022, à Douala. De cette étude, il ressort que le secteur financier est en plein essor et connaît un réel dynamisme grâce aux réformes initiées en 2016 par les chefs d’Etat de la sous-région. L’opérationnalisation de ces réformes dans le secteur financier s’est traduite par une forte croissance de l’encours des transactions interbancaires qui ont atteint 288 milliards de FCFA en août 2021, contre 153 milliards de FCFA en août 2020. Soit une augmentation de 88%.
Sur le marché des titres publics, l’encours des valeurs des Trésors des pays de la CEMAC, au 31 mars 2022, a atteint 5820 milliards de FCFA contre 1000 milliards en 2018, représentant une augmentation de 482% en 3 ans. On peut aussi noter que l’orientation stratégique du marché financier a eu un impact sur le segment du marché monétaire, quasi-inexistant en 2018, et qui a enregistré une forte croissance comme évoqué plus haut.
Ainsi, l’encours du marché financier est passé de 2,1% du PIB en 2018 à 8% en mars 2022. Et tout indique que cette tendance haussière devrait se poursuivre à l’avenir ».

GT : Quel est le poids de l’industrie pétrolière, minière et du bois par rapport à d’autres Communautés économiques régionales ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Les matières premières tiennent une place importante dans les économies des pays de la CEMAC. Pour illustrer cette forte dépendance, on peut constater que le pétrole et le gaz représentent à eux seuls plus de 60% des exportations de notre zone.
A ce constat, il est indispensable de relever les efforts que nous déployons pour accompagner les Etats membres dans le processus de diversification des sources de la croissance. Dans ce sens, le Conseil des ministres en charge de l’industrialisation, de la forêt et de l’environnement, du 10 juin 2022, a réaffirmé la volonté politique soutenue d’une industrialisation de la filière bois dans le bassin du Congo et décidé de la fin des exportations du bois en grumes dès janvier 2023.
Ce qui est important de souligner, c’est que notre Communauté s’est résolument encrée dans une stratégie de transformation locale des matières premières. Le contexte mondial, marqué par des crises multiformes et une forte incertitude, nous encourage à redoubler d’ardeur à mettre en place des véritables leviers de diversification économique ».

GT : Quelles sont les attentes de la CEMAC par rapport à la ZLECAF ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Les attentes de la CEMAC au titre de la ZLECAF peuvent essentiellement se résumer au fait que nous mettons tout en œuvre et nous souhaitons que les entreprises des Etats membres puissent accéder aux marchés des autres Etats parties de ce processus. Pour nous, il est clair que l’objectif est que les entreprises de la sous-région bénéficient de la grandeur du marché continental. Ainsi, toutes les mesures qui sont prises à notre niveau permettront-elles à nos entreprises d’accéder et de tirer profit des opportunités qu’offre la ZLECAF ».

GT : Concrètement, quel rôle entend jouer la CEMAC dans la ZLECAF ?

Pr Daniel Ona Ondo : « Le rôle que la CEMAC peut jouer dans la mise en œuvre de la ZLECAF se distingue à plusieurs niveaux. D’abord, il y a des mesures de facilitation des échanges que nous sommes en train d’opérationnaliser. Puis, au niveau de la sous-région, nous avons prévu des mesures qui permettent de lever tous les obstacles non tarifaires. A ce sujet, permettez de vous informer qu’au mois d’août dernier, les ministres des pays de la CEMAC dont les services œuvrent le long des corridors intégrateurs ont adopté un règlement créant une brigade mixte inter-Etats. Cela permettra de mieux lever toutes les barrières illégales qui existent le long des corridors.
En outre, nous allons accélérer le processus de mise en place des postes frontières juxtaposés pour faciliter la libre circulation des marchandises le long des frontières de notre espace communautaire. Enfin, en concertation avec les Etats membres, nous travaillons pour que les textes sur le commerce soient mis en œuvre de manière harmonisée afin que les produits « made in CEMAC » aient un libre accès au marché continental et vice-versa ».

 

Caroline Bivigou
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